Soreasmey Cambodge

Soreasmey Ke Bin

Abrités à l’ombre d’un building en construction, au coeur d’une Phnom Penh frémissante, reposent les locaux flambants neufs de Confluences ; c’est au premier étage, dans un bureau où l’obscurité nous offre un peu d’une fraîcheur bienvenue, que son fondateur, Soreasmey Ke Bin, m’accorde le plaisir d’un entretien. Le parcours de ce franco-cambodgien illustre parfaitement l’enchevêtrement entre traditions et modernité du Cambodge. Et si nous sortions hors ces murs pour découvrir le co-fondateur de la FrenchTech locale ? Et si, finalement, une balade dans les merveilles de la capitale permettait de mieux comprendre l’histoire de cet homme…

Tuol Sleng, l’histoire dans l’Histoire

Débuter ce portrait par une référence au macabre musée du génocide orchestré par les Khmers Rouges entre 1975 et 1979 permet sans doute de comprendre les origines de Soreasmey ; une famille impliquée politiquement au pays, un père qui part bientôt en France et décide d’y rester lors de l’arrivée de Pol Pot au pouvoir, une rencontre amoureuse sur les bancs de la Sorbonne et c’est finalement à Lyon, quelques années plus tard, que naît le petit Soreasmey. Alors qu’au Cambodge, la violente dictature a transformé un ancien lycée en prison d’état et haut lieu de torture, rappelant certaines heures sombres de l’Histoire moderne, « Baptiste » se confronte à l’éducation française avec la force d’une bi-nationalité lourde de signification. Bercé par la nostalgie paternelle d’un pays qu’il ne connaît pas encore, horrifié par le passé politique récent du pays de ses ancêtres, il se forge une forme de patriotisme qui lui donne des envies de carrière militaire.

Le Palais Royal et les « bagages du Roi »

Son père a continué de militer à des milliers de kilomètres puis a rejoint les mouvements de résistance en Thaïlande à la fin des années 70 avant de rentrer au pays « dans les bagages du Roi ». Dès 1993, le jeune homme lui rend régulièrement visite au Cambodge et s’arrange pour effectuer ses stages « au pays » lors de ses études françaises de management à l’Université Lyon III. Le service militaire encore obligatoire sera un bon test et lui permettra de découvrir que ce trop plein d’autorité ne séduira jamais son caractère aventurier. Au diable l’armée, il s’envole retrouver son paternel au Cambodge en 2001, muni seulement d’un aller-simple et d’une détermination sans faille. L’envie de renouer avec ses racines et de trouver sa place dans un pays où tout semble possible est trop forte. Baptiste redevient Soreasmey.

Rencontre à Phsar Thmey, le marché central

Arriver dans un nouveau pays sans avoir de plan de carrière, ni de contacts professionnels demeure néanmoins une épreuve aussi délicate que celle de s’orienter au milieu des stands du marché central de Phnom Penh, offert par la France dans les années 30. Heureusement, le marché est un parfait lieu de rencontres et d’échanges et, après quelques semaines d’efforts, Soreasmey fait la connaissance d’un franco-cambodgien qui souhaite créer une boîte informatique. A vrai dire, il ne connaît pas grand chose au secteur mais il a besoin d’un travail alors pourquoi ne pas bluffer un peu ? Il s’entiche donc de relations cambodgiennes factices et fait valoir sa (relative) connaissance du marché ; le subterfuge fonctionne et, à force de volonté, les portes commencent à s’ouvrir à son collaborateur et à lui-même. « A bonne volonté ne manque faculté » raconte un proverbe français ! Soreasmey semble l’avoir emporté dans ses valises pour le transcrire en khmer…

Résautage sur l’île des Diamants

S’en suivront quinze belles années de rencontres et de réseautage, de créations de PMEKhmerDev, AnatiTrading, AD’communication… – et de missions de consultant dans une ville en pleine transformation culturelle et urbanistique. Soreasmey nage désormais comme un poisson dans le Tonlé Sap et a fait sienne la terre de ses ancêtres. Lassé d’être minoritaire dans des sociétés qu’il a accompagnée, il décide en 2014 de fonder Confluences, une société spécialisée dans le business development international qui s’articule désormais autour de quatre piliers : consulting, incubateur, trading et logistique. Si l’on devait résumer cet hydre à quatre têtes, il serait question de conseil en « market access », d’hébergement d’entreprises, d’incubation de startups ou encore de distribution dans le secteur de la construction. Non loin de ses locaux, l’Île des Diamants regorge de projets immobiliers faramineux. L’un des derniers en date ? Une reproduction en taille réelle de l’Arc de Triomphe entourée de deux rangées d’immeubles vaguement haussmaniens. Un projet immobilier chinois qui aurait sans doute eu besoin de l’expertise de Soreasmey…

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Engagement franco-cambodgien à Wat Phnom

Soreasmey s’est fondu dans Phnom Penh jusqu’a lui ressembler comme deux gouttes d’eau ; la dualité entre modernité et traditions lui sied à ravir ! Aussi, son engagement à la Chambre de Commerce et d’Industrie Française au Cambodge dont il est vice-président représente le lien qu’il fait au quotidien entre son pays d’adoption et celui de sa naissance. On pourrait en dire tout autant d’Anvaya, association à but non-lucratif de rassemblement des rapatriés dont il est Président Fondateur ou encore de son statut de co-fondateur de la FrenchTech Cambodge qui illustre parfaitement son engagement en faveur de l’innovation locale et de l’entrepreneuriat. Soreasmey est devenu cet expert hyperactif du marché cambodgien, passionné par la fusion entre deux cultures, entre SES deux cultures pour lesquelles il garde une tendresse à peine masquée. N’y trouverait-on pas un peu de la sagesse bouddhiste qui émane de Wat Phnom, l’une des plus anciennes pagodes de Phnom Penh ?

Dernier détour chez Aroma

Lors de ma semaine passée dans cette captivante capitale, j’ai eu le loisir de rencontrer Mansour, patron d’un petit restaurant libanais nommé Aroma, situé à deux pas du Palais Royal. Il y faisait bon vivre et je retrouvais à cet endroit quelque exhalaison des terrasses parisiennes, de leur chaleur et de leur mixité culturelle. Ce gentil homme m’a conté son histoire qui débutait avec la guerre au Liban, continuait dans la pauvreté de l’immigration sur les bancs du métro parisien, s’élevait ensuite vers l’apprentissage de la restauration et qui venait s’achever paisiblement dans ce petit restaurant délicieux où les accents français se mélangeaient au khmer des passants et des serveurs. Je n’ai jamais su si Soreasmey et Mansour se connaissaient mais leur histoire, à quelques différences près, racontent la même chose : deux aventuriers à qui l’on n’a rien offert mais qui ont su, au gré des aléas de la vie, atteindre un bonheur simple, celui de savoir tirer le meilleur de leurs deux cultures. Puisse-t-il en être ainsi partout dans le monde !